Hollywood et le tabou de l’avortement

6 Avr

© Cherry Productions

Hollywood n’aime pas l’IVG. La maternité y est d’ailleurs souvent portée à l’écran sur un mode neuneu. (On se souvient avec effroi de Allo maman, ici bébé, en 1989.) C’est donc tout naturellement que la sortie en 2007 de deux comédies abordant le thème de la grossesse non désirée aurait dû nous réjouir. Parmi ces opus, si le film Juno est perçu comme une fiction « intelligente », En cloque, mode d’emploi (Knocked up) est, quant à lui, à ranger dans la catégorie des films « drôles » à l’humour calibré pour nos amis les hommes.

Jusque-là tout va bien. Je passe un bon moment devant chacun de ces blockbusters. Mais quelques jours après avoir visionné Knocked Up, je suis foudroyée par une révélation : à aucun moment le mot « avortement » n’est prononcé. AUCUN. Nous avons donc Alison (Katherine Heigl), jeune trentenaire vivant chez sa sœur et son beauf et sur le point de recevoir la promotion de sa life, qui tombe accidentellement enceinte après une partie de jambes en l’air éthylique avec un gros attardé, gentil, pas beau et fauché. Il faudra toute la magie d’Hollywood pour créer le retournement de situation qui permet à Alison d’aller au bout de sa grossesse, et d’en faire un film marrant. Sauf que voilà, le pourtant pas très conservateur Judd Apatow, qui réalise le film, en a oublié une scène : celle où Alison se pose une question simple mais essentielle : « vais-je garder cet enfant ? » Au lieu de ça, nous assistons à la plus belle ellipse de l’histoire du cinéma. Alison urine sur 58 tests de grossesse, réalise qu’elle est vraiment enceinte et là… RIEN. Elle cherche à contacter le géniteur, Ben (Seth Rogen), le revoit et lui demande de l’accompagner chez le docteur. Quand le gynéco lui confirme sa grossesse, elle fond en larmes (des larmes de désespoir). Sa mère lui conseille de « s’en occuper » (traduction : de recourir à une IVG), et un des potes de Ben lui conseille un « avorchose » ou ce qu’il appelle un « transbordement », parce que « ça rime avec ». L’avortement a clairement été banni du scénario tant dans les mots que dans les faits. Alison gardera le bébé. Fin d’une histoire pas très crédible.

Sortis à quelques mois d’intervalle, je ne peux m’empêcher de comparer cette comédie potache à Juno, qui relate l’histoire d’une lycéenne plutôt futée qui tombe accidentellement enceinte. Ici, le message est plus subtil puisque le mot sacrilège y est prononcé, et que l’adolescente se rend même dans un centre médical qui réalise des IVG. Juno (Ellen Page) croise en chemin une de ses camarades de classe d’origine asiatique (Valerie Tian) qui est également une militante anti-IVG. La lycéenne supplie Juno de ne pas se faire avorter arguant que son « bébé » veut « naître » et qu’il « a déjà des ongles ». Une fois dans la salle d’attente du centre, l’héroïne se focalise sur les manucures des femmes présentes. C’est décidé. Elle n’avortera pas et donnera le bébé à l’adoption. Message sous-jacent : puisqu’il a des ongles, le bébé est une « personne » et son « existence » ne peut pas s’arrêter là. L’adolescente cède bien à l’argumentaire des militants anti-avortement, servi ici dans un mouchoir de poche. Ou comment déguiser un film indé estampillé « progressiste » en machine de guerre pro-life. Merci bien.

La propagande anti-avortement made in America est toujours d’actualité puisque dans la saison 6 de Desperate Housewives, actuellement diffusée aux États-Unis et sur Canal+, on découvre (attention spoiler) que Lynette Scavo (Felicity Huffman) est à nouveau enceinte de jumeaux ! Ce qui amènerait sa progéniture au nombre de six enfants. Lorsque l’on connaît le personnage de Lynette, cette working mom pas franchement ravie de jouer la femme au foyer, on se dit que la question de l’avortement va se poser. Lynette pleure, affirme qu’elle « ne veut pas ces enfants » et qu’elle « n’arrive pas à les aimer », mais rien n’y fait, le créateur de la série Marc Cherry ne veut même pas mentionner le mot « avortement » dans le script. Lynette poursuivra donc sa grossesse, pour faire plaisir au lobby (ultra)conservateur cher à la chaîne ABC.

Force est de constater que l’avortement n’a pas sa place dans les fictions d’entertainement américaines, et qu’il faut se tourner vers des réalisateurs plus « difficiles » pour avoir un autre son de cloche. Cider House Rules de Lasse Hallström, Vera Drake de Mike Leigh et la palme d’Or 4 mois, 3 trois et 2 Jours de Cristian Mungiu traitent eux des traumatismes psychiques et physiques de l’avortement lorsqu’il est réalisé dans la clandestinité. Certes, c’est pas très grand public, mais c’est déjà ça…

Je vous invite donc, sur les bons conseils de l’Intégriste culturelle, à « fermer sa gueule » à votre téléviseur, car oui, on nous manipule. Lentement, insidieusement, mais sûrement.

Infligé par l’Executive pétasse

Publicités

6 Réponses to “Hollywood et le tabou de l’avortement”

  1. stadire 6 avril 2010 à 09:51 #

    Yeah ! Bravo !

  2. hautlesmainspeaudelapin 6 avril 2010 à 10:06 #

    Merci pour cet article ! Parce que moi aussi j’ai été terriblement choquée de voir que pour *bip* à la fin de *bip* l’avortement n’était pas une possibilité…
    Dans Private practice, la question est plusieurs fois évoquée, Addison et Violet se sont déjà faites avortées tandis que Naomi est contre-contre-contre parce que « l’avortement, c’est le MAAAAAL ! » Ce qui crée au sein du cabinet des débats à n’en plus finir. Des débats assez stérile puisque les anti-avortements ne sont pas vraiment ouverts au débat puisque « l’avortement, c’est le MAAAAL ! »
    Cela semble assez représentatif puisqu’il y aurait de plus en plus d’extrémistes anti-avortements aux USA, des purs et durs qui clament haut et fort leur dégoût…
    Je crois qu’en France ce ne serait pas possible cette culpabilisation malfaisante des femmes qui avortent mais je me trompe peut-être…

  3. whatshotincannes 6 avril 2010 à 10:25 #

    merci pour le commentaire!
    j’ai regardé Des Hous tout en me demandant naïvement pourquoi
    lynette n’avortait pas!
    Grâve l’amérique!

  4. @nnoushka 6 avril 2010 à 18:57 #

    Quand la première personne qu’on remercie en recevant un oscar est Dieu….faut pas s’étonner!

  5. Fintan Wade 10 mars 2011 à 16:11 #

    Hollywood ne veut pas parler de l’avortement car c’est encore très tabou car il s’agit de tuer un être humain. Pourtant, il est vrai qu’avec 50 ooo ooo d’avortements aux États Unis depuis Roe contre Wade démontre bien que l’issus du film est faussé car l’avortement est industrialisé dans ce pays! Mais qui veut aller voir un film et sortir avec une amertume dans le coeur? LA plupart des gens qui vont voir des films pour se sentir bien pas se sentir mal!
    La culture de mort fait la promotion de l’avortement mais en aucun cas on entendrait des femmes parler de leurs avortements comme quelque chose d’anodin même s’ils disent que ce n’est qu’un amas de cellules!
    Imaginez une femme pose cette question à son amie; Ah! J’ai téléphoné chez vous hier mais tu n’y étais pas! Oh! Hier je suis allé me faire avorter! Il était temps j’en étais au 5e mois! J’ai trouvé ça assez déplaisant! Tu vois la tête de mon bébé était resté prisonnier de mon vagin! J’avais hâte qu’il la trouve! Mais par contre le médecin qui m’avortait était mignon et très gentil ce qui a allégé mon inconfort physique.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Desperate Housewives est fini : et alors ? « Arsenic et Petites Culottes - 16 mai 2012

    […] aventures… et refusant finalement de briser les tabous qui concernent vraiment les femmes. Saison 6 : après quatre enfants, Lynette tombe enceinte de jumeaux dont elle ne veut pas, mais jama… Marc Cherry reste un Républicain notoire, et la chaîne ABC sur laquelle est diffusée la série, […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :